Quand j’étais enfant, le seul jeu électronique disponible consistait à faire passer un « plot » de gauche à droite entre deux barres faisant office de raquettes de tennis. Mon frère, cinq ans plus jeune, a connu les premiers Game Boy. Sont apparus ensuite les Commodore 64 et autres Apple II. Aujourd’hui, nos enfants sont fréquemment devant leur ordinateur, tablette ou téléphone pseudointelligent, et ils jouent seuls ou en ligne avec leur réseau d’amis.

Le monde technologique a changé. Il offre une multitude d’outils de travail et des jeux distrayants. Les enfants peuvent ainsi passer des heures devant un écran. Même les écoles s’y mettent, entre privilèges accordés et écrans multifonctionnels destinés à l’apprentissage… Cette technologie est-elle toujours une bonne chose, pour nous comme pour nos enfants ? C’est le sujet que j’aborde dans cette chronique et dans la prochaine.

Mahée et Émilie

Il y a quelques années, une mère monoparentale, encouragée par son supérieur, est venue me consulter parce qu’Émilie et Mahée, ses filles de six et huit ans, se montraient difficiles, à l’école comme à la maison. En accord avec le pédiatre, elle envisageait de leur donner une médication pour éviter l’échec scolaire.

On a travaillé pendant quelque temps notamment à l’aide d’exercices psychomoteurs contribuant au développement de l’enfant. Les enfants ne montraient aucun signe de difficultés comportementales dans mon bureau.

Le contexte dans lequel les fillettes évoluaient influait-il à ce point sur leurs comportements dérangeants ? Au fil des séances, les échanges avec ces dernières m’ont permis de cerner un problème qui était passé inaperçu, du moins un « déclencheur » de ces comportements, en plus des difficultés éducatives et de l’absence du père.

En effet, Mahée commença à comprendre comment elle se sentait quand l’adulte faisait preuve d’une certaine bienveillance dans les échanges relationnels, ainsi que l’inquiétude qu’elle ressentait quand il était « ailleurs ». C’est ainsi qu’elle me confia que sa maman, âgée de 25 ans, passait de longues heures à jouer à des jeux en ligne avec son nouveau compagnon de vie, alors qu’elles étaient livrées à elles-mêmes et ne recevaient de l’attention que si elles faisaient des bêtises de plus en plus dérangeantes. Je lui ai alors proposé d’en parler avec sa maman, ce qui me permettrait de l’aider à nommer sa peine et ses peurs chaque fois que sa maman serait concentrée sur ses jeux.

Les séances se sont arrêtées peu de temps après. Avec un engagement à faire attention et à mettre en place une meilleure gestion des « écrans ».

Dans des cas similaires, il est clair que la désorganisation d’un enfant tend à se généraliser à plusieurs secteurs de sa vie quand la qualité de présence et la disponibilité des adultes sont insuffisantes. La tentation de la médication psychostimulante peut alors devenir de plus en plus forte, car elle évite de remettre en question les contextes de vie. Et si le médecin accepte de prescrire des médicaments, tout le monde sera gagnant, qui plus est si on offre une double dose, pour l’école et pour la maison : l’enfant ne pose plus problème, il réussit à l’école, les enseignants et les camarades de classe sont moins dérangés, les parents ont plus de temps pour eux, les enfants peuvent jouer à leurs jeux favoris…

Étant donné la part de culpabilité qu’éprouvent les parents, en parleront-ils seulement au médecin ?

Effets sur la santé

L’été dernier, la lecture du livre du neuroscientifique Michel Desmurget1et, plus récemment, celle d’un chapitre rédigé par la psychologue Sabine Duflo et le pédopsychiatre Bruno Harlé2 m’ont permis de mieux comprendre les effets de l’usage des écrans sur le développement des enfants et des adolescents, ainsi que sur la santé des individus. Ces chercheurs ont compilé les études montrant les risques pour les utilisateurs de cette technologie. Par ailleurs, j’ai accordé une entrevue à Jacques Brodeur dans le cadre de l’émission radio d’Isabelle Maréchal, qui dresse aussi un portrait intéressant de ce phénomène3. (Voir encadré « Pour aller plus loin »)

Les statistiques épidémiologiques rapportées par Desmurget sont éloquentes :

  • un enfant de deux ans qui regarde la télévision une heure par jour double le risque de développer un trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH);
  • un enfant de trois ans triple le risque de devenir obèse s’il consomme deux heures de télévision par jour;
  • un enfant de quatre ans multiplie par quatre le risque de développer un trouble du comportement s’il regarde des films violents;
  • une adolescente qui regarde régulièrement des téléséries de type Femmes désespérées ou des films comme Twilight triple les risques de tomber enceinte avant ses 18 ans…

Et il ne faut pas croire que cela ne touche que nos enfants, car l’écoute régulière de la télévision chez un adulte augmenterait le risque de manifester les symptômes de la maladie d’Alzheimer et multiplierait par deux les risques de crise cardiaque.

Cerveau affecté

Le nombre d’heures que passent les jeunes enfants devant la télévision aurait un impact sur les structures du cerveau et le développement des fonctions cognitives.

En effet, trois études longitudinales ont observé des enfants sur une période de 17 ans. Les chercheurs ont constaté un effet cumulatif de l’usage des écrans. Somme toute, le temps consacré à la télévision s’ajoute à celui du téléphone intelligent, qui s’ajoute lui-même à celui des ordinateurs, en termes de participation aux jeux ou d’assistance passive.

Une autre étude montre qu’il suffit de neuf minutes de dessins animés présentés en laboratoire pour qu’apparaisse une réaction s’apparentant au TDAH. Que penser alors des enfants qui regardent la télévision durant une heure avant d’aller à l’école ?

Ce n’est pas tout. On constate que les jeunes ont un sommeil perturbé, que l’on parle de qualité ou de quantité. La présence d’un ordinateur et de la télévision et l’accès au téléphone dans la chambre nuisent au sommeil des enfants et des adolescents. Les chercheurs relèvent des troubles anxieux et des troubles de l’endormissement qui seraient corrélés à l’accès et à la durée d’utilisation des technologies multimédias.

Pas moins de sept études ont relevé que les enfants qui utilisent régulièrement ces outils de communication présentent des troubles du langage. Par ailleurs, on noterait aussi une augmentation des troubles comme la dyslexie et la dysorthographie, ainsi que des problèmes d’apprentissage de la calligraphie (forme des lettres) et de la lecture. L’hypothèse des chercheurs pour expliquer ce phénomène est que, étant donné que les enfants écrivent moins à la main, on remarque que l’apprentissage du « code écrit » est moins efficient, dans la mesure où le fait de moins souvent dessiner les lettres sur une feuille ou un tableau et de se centrer davantage sur les touches d’un clavier modifie la relation entre les lettres assemblées et le mot ou le sens de la phrase.

Par ailleurs, il y aurait aussi une augmentation des difficultés, voire des troubles psychomoteurs, notamment en ce qui concerne l’orientation spatio-temporelle. Selon les chercheurs, le fait de moins bouger, de moins explorer corporellement l’environnement, crée un manque quant aux expériences psychomotrices réalisées, manque se traduisant par une plus faible qualité du schéma corporel.

Joël Monzée,

Cet article (1ère partie)  a été publié dans l'Actualité Médicale, le 16 mai 2013

À suivre:

  • texte 2
  • texte 3

Pour aller plus loin

  1. M. Desmurget, TV Lobotomie : La vérité scientifique des effets de la télévision, Paris, Éditions Max Millo, 2011.

  2. S. Duflo et B. Harlé, Psychopathologie quotidienne de l’enfant au pays des nouveaux médias. In J. Monzée (dir.) [titre à définir], Éditions Liber, Montréal (à paraître, été 2013).

  3. Entrevue de Joël Monzée à Isabelle Le Matin (98.5fm)

 

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