L’USAGE IMMODÉRÉ DES PSYCHOTROPES CHEZ LES JEUNES DE 0 À 26 ANS AU QUÉBEC: QUEL AVENIR POUR LES JEUNES GÉNÉRATIONS?

Depuis vingt ans, la surconsommation de psychotropes chez les mineurs est dénoncée par différents experts, tout en étant minimisée ou banalisée par d’autres. Au cœur du débat, il s’agit de venir en aide aux élèves et aux étudiants confrontés à divers obstacles dans leurs sphères de développement, dont les attentes du milieu scolaire et de la société en général.
« Cela fait vingt ans que je dénonce la sur-prescription de médicaments psychotropes aux enfants et aux adolescents, dont principalement les psychostimulants contribuant à diminuer les symptômes associés au TDAH » explique le docteur en neurosciences Joël Monzée. « Cette étude illustre une nouvelle fois que le taux de prescription augmente d’une manière continue depuis 20 ans, mais pas juste pour les psychostimulants, puisqu’on voit la progression continue pour d’autres psychotropes. »
Pas juste les psychostimulants
Dans cette étude, quatre familles de psychotropes consommés par les moins de 26 ans sont analysées pour mieux cerner certains problèmes, mais aussi cibler des leviers qui devraient être considérés pour s’assurer que les interventions répondent mieux aux besoins en termes de développement global des jeunes à court, moyen et long terme.
Cette analyse a été réalisée au départ des données fournies par la Régie de l’assurance maladie du Québec. Elle couvre, via l’Assurance médicaments, les citoyennes et citoyens, ainsi que leurs enfants et adolescents, qui ne disposent pas d’une assurance santé privée orchestrée par leur employeur ou leur institution professionnelle, alors que cette couverture d’assurance est obligatoire pour tous les citoyens du Québec depuis 25 ans.
Si certains affirment qu’on diagnostique mieux le TDAH au Québec qu’ailleurs, une étude publiée par le CIRÉA il y a un an a démontré que le mois de naissance des élèves influait sur l’évaluation, alors que 17% des jeunes nés durant l’automne, mais 22% de ceux nés durant l’été, ont reçu un diagnostic. Bien que la proportion soit moindre, on observe également ce problème en Europe, tel que publié récemment par le Gouvernement français. « Ces recherches démontrent aussi que la théorie qui affirme que le TDAH est d’origine neurodéveloppemental ne tient pas la route. Nous devons considérer les problèmes de santé mentale comme des enjeux sociaux systémiques, ce que reconnaissent d’ailleurs les différents ministères en Éducation et en Santé dans plusieurs provinces canadiennes » commente l’expert en neurosciences.
« Le problème majeur, c’est que les critères sont inclusifs et que les patients, ou leurs parents, qui se présentent chez le médecin sont souvent au bout du rouleau. En situation d’urgence, le médecin s’applique, mais il reste en surface. L’autre problème, c’est que les tests psychométriques sont faillibles en termes de scientificité, alors que souvent les adultes qui complètent les questionnaires sont épuisés. Ainsi, cela parle autant de la difficulté des adultes que des problèmes rencontrés par l’enfant ou l’adolescent. Cela veut dire qu’on ne peut pas isoler ses comportements de l’environnement familial et scolaire » explique Joël Monzée.
La sur-prescription de psychotropes concerne surtout les garçons
Ces dernières années, la pédiatre Mélissa Généreux a publié quatre excellentes études illustrant les difficultés en santé mentale des élèves et des étudiants. Une de ses conclusions était que les filles démontraient plus de difficultés que les garçons.
Or, cette étude démontre l’inverse. Exception faite de la prescription des antidépresseurs à partir de 16 ans, les garçons et jeunes hommes consomment systématiquement plus de psychotropes que les filles, les adolescentes et les jeunes femmes.
« D’une manière contre-intuitive, on s’attendait à ce que les adolescentes soient plus souvent sous antidépresseurs que les garçons. Or, c’est l’inverse que nous observons, exception faite pour les 16 ans et plus et depuis la pandémie, ce sont les adolescents qui sont le plus souvent sous antidépresseurs » explique Joël Monzée, ajoutant que « L’équipe de Mélissa a fait passer des questionnaires aux jeunes. On peut imaginer que les adolescentes ont plus de facilité à nommer leur désarroi que les garçons. Il faut donc considérer nos deux études comme complémentaires car, en Science, aucune étude ne peut, à elle seule, faire le tour des phénomènes humains! »
Mais, que fait l’INESSS?
Fin janvier 2019, Valérie Labbé, Pierre Poulin, Guy Falardeau et Joël Monzée – soutenus par des dizaines de médecins – ont diffusé les taux de prescriptions des psychostimulants (Ritalin, Concerta, Adderall, etc.) au Québec en le comparant à celui du reste du Canada, montrant notamment que les jeunes Québécois se voyaient prescrire deux à trois fois plus, voire parfois quatre fois plus, que les autres jeunes au Canada.
« Notre étude constate que, durant deux ans, une légère diminution des services pharmacologiques s’est opérée en 2019, mais leur nombre reprend sa progression dès 2021 » explique l’auteur de l’étude.
Si l’Assurance médicament soutient peut-être mieux les familles dont leurs enfants ou ados ont besoin de cette médication, l’Association des pédiatres s’est prononcée en faveur d’une réflexion, alors que cette situation déclencha des travaux au sein de la Commission de la santé et des services sociaux portant sur l’augmentation préoccupante de la consommation de psychostimulants chez les enfants et les jeunes en lien avec le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité qui se sont tenus en novembre 2019.
« Cependant, et c’est inquiétant, la Commission de l’Assemblée nationale avait demandé à l’INESSS en 2019 d’entamer une révision des protocoles d’évaluation. Plus de quatre ans plus tard, ils n’ont pas encore produit des lignes directrices adéquates, explique l’auteur de l’étude. Comment pouvons-nous leur faire confiance, alors qu’ils représentent l’excellence en santé et services sociaux? »
Par ailleurs, il ne faut pas réserver ce processus de mise en place des lignes directrices avec l’aide uniquement des médecins et des psychologues. Il faut inclure d’autres professionnels psychosociaux qui ont également un rôle important à jouer pour réduire l’intensité de certains symptômes, alors qu’il faut s’assurer que les personnes qui travailleront sur ces normes soient exemptes de conflits et d’apparence de conflits d’intérêt.
« En effet, il y a trop d’enjeux corporatistes et des défis pour éviter que les lobbies n’influent d’une manière regrettable sur les travaux. Il faut donc élargir la réflexion en impliquant des professionnels de différents domaines psychosociaux exempts de conflits d’intérêt directs et indirects. Par ailleurs, il ne faut pas uniquement réviser les protocoles pour le TDAH, mais aussi pour l’impulsivité, l’anxiété et la dépression. »
Élargir le rôle et la mission de l’Assurance publique
Il faut savoir que l’augmentation du nombre d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes en difficulté concerne plusieurs pays. Toutefois, le Québec se distingue par des statistiques montrant que le recours à la médication prend une place alarmante pour aider ces jeunes à persévérer dans leurs études et prendre leur place dans la société.
Or, l’Assurance médicament couvre 30% de la population, mais – contrairement aux assurances privées – seuls les médicaments sont couverts. Pourtant, de nombreuses difficultés rencontrées par les jeunes pourraient s’estomper avec un support psychosocial, mais les bénéficiaires de l’Assurance publique n’y ont pas accès s’ils ne disposent pas de moyens financiers adéquats.
Deux mesures gouvernementales sont exposées pour diminuer ce problème. Joël Monzée explique que « Si Lionel Carmant, ministre responsable des Services sociaux a entamé des projets pilotes pour des interventions globales, il n’en reste pas moins que les listes d’attente sont longues et que le nombre séances n’est pas toujours suffisant. Ainsi, il faudrait que l’Assurance médicament devienne une Assurance santé et permettent le remboursement des frais de santé comme dans le Privé. Par ailleurs, il faudrait qu’Éric Girard, le ministre des Finances, accorde des crédits d’impôts pour 100% des frais médicaux et des services psychosociaux ou orthopédagogiques que les citoyens et citoyennes iraient chercher au Privé. Ainsi, les parents ou les jeunes adultes auraient un choix réel pour recevoir de l’aide. »
« Ces propositions font partie des 50 recommandations que nous proposons au Gouvernement pour prendre soin de la santé mentale de nos jeunes » conclut l’auteur principal, « pour que les stratégies gouvernementales déjà en place puissent être plus efficientes. »
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Contact :
Joël Monzée, Ph.D. – Docteur en neurosciences
Téléphone : 450-228-3017
Courriel : [email protected]
L’Observatoire :
Un observatoire est un espace neutre proposant des analyses dénuées de conflits disciplinaires et corporatistes, tout en étant dégagés de l’emprise des lobbies du milieu industriel aussi nécessaire que parfois problématique au sein de la société civile. L’Observatoire du développement de l’enfant et de la famille souhaite contribuer à améliorer les stratégies éducatives, pédagogiques et thérapeutiques qui soutiennent le développement affectif et social des enfants et des adolescents, tout en oeuvrant au sein de la sphère politique pour renforcer la qualité de vie des familles.